11 octobre 2009
Katelle chez les Morgans. Conte d'inspiration bretonne. Adaptation Chrissette
Ceci est le script d'une pièce de théâtre de marionnettes que nous avions mise en scène dans le cadre d'un atelier. J'ai joué le rôle de Katelle.
Katelle chez les Morgans.
Conte d'inspiration bretonne.
"Peu après jadis, bien avant maintenant, quand hier était demain et aujourd'hui encore à naître,
c'était au temps où le plus vieux chêne de Bretagne n'était encore qu'un gland.
Au loin sur la mer, Ouessant lutte contre vents et tempêtes. Les marins redoutent ses côtes, car, dit-on
"qui voit Ouessant voit son sang".
Aussi, pour les habitants de l'île, la mer est la vie, la mort, l'horizon.
Rien d'étonnant à ce que la légende peuple cette mer
d'êtres étranges."
Je suis Katelle, une jeune fille espiègle et curieuse. Je vis avec les miens dans un village niché dans
un cortège de rochers de granit.
Notre maison, blottie contre les vents offre une seule ouverture sur l'océan: La lucarne de ma
chambre.
Je suis très contemplative. J' aime noyer mon regard dans ce miroir.
Je me raconte des histoires sans fin. Mes souvenirs voguent à l'horizon...et mes regrets aussi
viennent s'échouer sur le sable.
Du coucher de lune au retour des marins, rien ne m'échappe.
Assise sur la plus haute branche de mon arbre imaginaire , je guette le bonheur.
Un matin on annonça au village le départ d'un voilier. Sur la place femmes et enfants se mirent à
chanter danser pour honorer les hommes de la mer. Ils montèrent à bord du navire. Nous agitions
nos mouchoirs, ces petits fanions de l'espoir flottaient au-dessus de nos têtes, tandis que s'éloignaient nos pères, frères et amis. Petits bouts de toile blanche s'unissant au gris du ciel et aux
ailes des goélands.
Assise sur le haut d'un rocher, face à la mer, je contemple les vagues qui s'écrasent sur des gerbes
d'écume juste au-dessous de moi.
Je plisse les yeux pour tenter d'apercevoir le bâteau, enfin le château des Morgans dont on m'avait tant parlé.
Mais la mer toujours agitée refusait de laisser percer son secret.
Les Morgans, disait-on, étaient les êtres les plus beaux qui soient, des cheveux blonds et bouclés,
des yeux bleus et brillants...J'en rêvais.
On disait que parfois , au clair de lune, ils venaient sur le rivage faire sécher leurs pierres précieuses,
leurs pièces d'or et leurs fils de soie. Ils les étendaient sur des draps très blancs, et on pouvait
regarder, à condition de ne pas battre des paupières, car dès que l'oeil les quittait un seul instant, les
trésors disparaissaient.
Si je m'intéressais tant aux Morgans, ce n'était pas à cause de leurs richesses, mais parce qu'on
murmurait dans le pays que j'étais sans doute la fille d'un Morgan.
On chuchotait derrière mon dos que j'étais beaucoup trop jolie pour etre la fille d'un homme de l'île.
Ces paroles étaient venues à mes oreilles, et je commançais à y croire, malgré les affirmations de ma
mère, car il est toujours très agréable de s'imaginer qu'on vaut mieux que tous.
De surcroît il y avait dans l'île aucun garçon qui me plaise, aucun dont j'aurais pu tomber
amoureuse.
Il me plaisait de me laisser aller à l'idée que le garçon à marier pouvait surgir des flots...
Voulez-vous, Reine, une preuve de mon obéissance? Je traverserai la mer pour retrouver votre bien qui vous est si cher. Il a du s'échouer sur le sable au pied de mon rocher. Mais je vous promets de vous le rapporter. Je ne resterai pas là-bas.
- Tu pourras retourner dans ta famille à ton retour.Je m'entourai de quelques Korrigans qui m'ouvrirent le chemin des profondeurs.
J'interrogeai un coquillage. Puis un crabe. Puis une Bernard l'hermite. Ce dernier s'est souvenu avoir entendu gémir un soir un monstre marin...en effet il avait malencontreusement avalé un objet coupant avec des dents, me raconta-t-il.
Je questionnai tour à tour un banc de poissons-chat, un mérou et un turbot.
Le monstre gisait dans une grotte. Le temps coulait doucement.
Le Morgan se déséspérait. Il comprenait que Katelle était perdue. IL errait tout le jour sans but.
Quant à moi ma course folle m'avait conduite jusqu'à la porte de la grotte. Je me souvins soudain d'une histoire que m'avait racontée ma grand-mère, au sujet d'une sirène qui chantait. A peine avais-je déroulé ces mots dans ma tête que ma bouche s'ouvrit et je me surpris à entonner un chant.
Un korrigan prit soin d'éclairer l'antre. Au fil de ma mélodie, le monstre se réveilla. Ma voix semblait avoir le plus bel effet sur sa mâchoire. Il l'entrebaillit et je pus apercevoir l'objet convoité. Je repris de mon plus beau timbre, en y mettant toute la force de mon coeur.
Dans un baillement accompagné d'un grand râle de bien-être, le peigne tomba hors des rochers. Je le saisis et rejoignis le château.
Je trouvai le Morgan effondré. La joie sa Mère ne suffit pas à lui redonner confiance. Il savait que désormais mes heures auprès de lui étaient comptées. Il avait les yeux rivés sur le sablier, il ne pouvait retenir ses larmes, sa bien-aimée lui les séchait en vain.
Aussi, j'avais pris pour habitude de me promener au bord de l'eau. Un jour, alors que je scrutais l'eau pour découvrir enfin le fameux château, je me pris à rêver tout haut.
- Le mari qu'il me faudrait, c'est un Morgan.
A peine avais-je prononcé ces mots, que je me sentis glisser vers l'eau. Je poussai un cri effaré: Un Morgan me tenait par la taille et m'entraînait vers le fond.
Je tentai de me débattre, d'appeler, mais personne m'entendit.
- De quoi as-tu peur, grimaça le Morgan en me tirant derrière lui. N'as-tu pas ce que tu voulais?
Je ravalai mes larmes. Je regrettais. Comme je regrettais d'avoir prononcé ces sottes paroles !
Les algues me chatouillaient le visage. L'eau semblait s'éclairer sur mon passage...Quand le château apparut à mes yeux ,je commençai à me consoler. Tout était si beau ici!
Le visage du Morgan s'éclaira aussi. Je demeurai suffoquée. Jamais je n'avais vu de ma vie un si beau jeune homme. Lui , me regardait aussi, sans pouvoir détourner son regard d'un si charmant visage.
Il s'empressa de me présenter à sa Mère, la Reine des Morgans.
Elle se redressa de toute sa hauteur:
- Un Morgan ne se marie pas avec une fille de la Terre. Elle pourra être ma servante, c'est tout!
Et elle devra le prouver, car je ne veux pas ici de bouche inutile. Elle préparera le repas de noce. S'il n'est pas bon elle mourra.
Le Morgan dépérit à l'idée de devoir épouser une autre jeune femme.
Le soir même la Reine ordonna que je coiffe sa chevelure d'or.
Je lui tendis son beau miroir de nacre...quand soudain elle se mit dans une colère furibonde.
- Mon peigne a disparu! Seul souvenir de feu mon époux!
Je ne conduirai pas mon fils à l'autel sans ce bijou!
Je retrouvai les miens. La joie s'empara du village. Comme de coutume lors d'un retour en mer, on donna une grande fête. Dans ma famille la vie avait repris son cours, et plus d'un garçon rôdait autour de la maison, faisant sa cour à la plus belle des belles, Katelle.
La réputation de sa beauté était parvenue si loin que des jeunes gens vinrent du continent pour avoir le privilège de l'approcher.
Mais je ne pus attacher mon coeur à aucun, sans savoir pourquoi, je ne parvenais pas à les regarder et me surprenais souvent à soupirer, le coeur plein d'un désespoir que je ne m'expliquais pas.
La nuit, couchée dans mon petit lit, j'entendais des gémissements dans le vent:ce sont les âmes des pauvres noyés qui se plaignent.
Une nuit de tempête, je fus réveillée par un long sanglot porté par le vent. Les embruns de la mer frappaient ma lucarne, la mer s'était déchaînée. On l'entendait mugir, s'acharnant violemment contre les rochers de la côte. Il fallait se blottir au plus profond de son lit, et prier le ciel pour les pauvres marins qui étaient en mer.
Je sentis en moi comme de l'exaltation. Au lieu de me terrer dans mon lit, la tempête semblait m'attirer au-dehors.
Je sortis. Sur le pas de la porte, je fus assaillie par le vent et la pluie. Dans le souffle mouillé qui balayait la lande, j'entendis une voix chaude, une voix aimée qui gémissait. Tout me revint. Mon coeur se gonfla: Mon Morgan m'appelait désespérément. Je courus vers le rivage.
De ce jour, on ne me revit plus jamais. Seuls mes parents avaient deviné ce qui s'était passé, car ils avaient le premier jour reconnu sur moi des vêtements de Morgans. Mais ils ne disent rien.
Certains soirs, la curiosité me pousse à rejoindre les côtes, je les vois se promener le long du rivage. Malgré leur tristesse, ils ne pleurent point, car ils savent que je suis enfin heureuse.
Christiane Kuhk
23 Février 2006
Petites merveilles IV

Ailé
Je te voudrais, l'oeil vif et perçant,
Des boucles dans les cheveux
Un sourire à damner les dieux vivants
Un leurre pour celle qui te veut.
Un miroir, une cage, un stylet d'argent
Une écritoire en bois, quelques feuillets vierges
Regarder la vie passer, enfermer le temps
Ecrire quelques vers désuets à la lumière d'un cierge
Pour celle qui saura lire dans tes yeux
Le sourire du silence
Un bout de ciel sur terre à deux
Une esquisse de septième sens.
Ange passant près de toi
Sens-le frôler tes cheveux
Et rosir en doux aveux
Taisant sa honteuse foi.
Tes souffles tièdes sous l’aile
Portant son fardeau léger
Eclatent en ribambelle
De tendresse et de baiser.
Rodes et Chrissette
Petites merveilles
Petites merveilles.
Les toits, en millefeuille, s’étendaient à perte de vue,
Fumant, suant, soutenant l’horizon bas.
Frôlant ces couvercles bariolés, passait parfois le bras
D’une immense grue rouillée, tournoyant sur sa rue.
Une usine grise clignotait au loin, discrète,
Propre à se dissimuler en son mensonge brumeux
Comme honteuse d’accomplir sa tâche secrète.
Elle vomissait, sous la terre, un poison crémeux.
Je naviguais non loin de l'embarcadère nord
Dans l'eau croupie de ton lac imaginaire
La passerelle de mes souvenirs en mer
Se levait sur les jours gris d'un vieux journal de bord.
Je lâchais tous mes sanglots sur le chemin de halage
Tu amarras mes cordes, m’enfonças comme un pieu
Au bout de tes doigts où couraient des noeuds
Le travail te fit oublier ton âge.
Petit garçon, tu aurais aimé jouer
Mais tu ne pouvais pas,
La suie dessinait sur tes joues creusées
Des nuages de lait et des oursons en chocolat.
Rodes et Chrissette
Petites merveilles III Au bout de notre monde
Petites merveilles III
Au bout du monde
Parvenu enfin au bout du Monde, je posai mon baluchon
Sur un amas grisâtre et purulent de restes humains.
Le froid retenait sous son étreinte, comme l’aurait fait un bouchon,
Un gaz infâme, suppliant qu’on le libérât, tendant vers moi ses informes mains
La paisible lune roulait benoîtement sur ses hautaines ténèbres.
J’avais avec elle un vieux compte à régler et la toisai d’un œil impavide.
Puis, J’avançai vers le gouffre des éternels décombres
Et, me penchant sur le bord, risquai un œil sur cet immense vide.
Une passerelle levée sur tes pensées dérisoires,
Une bouche effleurée sur un pont, en Mer Egée,
Un canot de sauvetage, une autre histoire !
Les pages arrachées virevoltent dans les embruns d'un soir d'été.
Il a été, ce soir-là, ivre de promesses
Mais aucune il n'a tenue, sinon celle,
Celle de sombrer dans la paresse
De dire oui, de dire non, même aux caresses pour Elle,
Elle qui n'entendait sa vie que par ses oui,
Positive jusque dans les courbes de ses cils
Aimante et rieuse comme la mouette d'ici
Battante par tous les vents, même les plus rudes, elle clamait la beauté de son île.
Qui est là ? Est-ce une voix, un cri d’animal ?
Mais que m’importait. Sourd aux cris des foreuses qui suçaient mon ventre,
Je pleurais joyeusement fixant, d’un air complice, le mal
En son œil unique et froid, l’invitant à m’ouvrir bien plus grand son antre.
Le moment du partage était venu. Il fallait laisser le calme étrange
Me dévorer, me liquéfier, m’imprégner de ses sucs âpres et corrosifs.
Avec un peu de chance, je pourrais devenir un ange ;
Ou tout au moins en prendre l’aspect, les attraits lascifs !
Rodes et Chrissette
Seul
Petites merveilles II
Seul
Seul, m’éloignant du port et de son mirage
Je te laissai là-bas, assise au milieu d’une flaque
Les entrailles d’un poisson mort donnaient à ton visage
Un air de fête, de ceux qui montent du cloaque
Quand les fées ombrées et grasses de la nuit
Raclent leur gorge rauque et leurs poumons noirs
Avant de se mouvoir pathétiques vers le tombeau de leur lit.
Seul, j’entraînai ma honteuse joie vers l’ogre d’un soir.
Grisée par les vapeurs auréolant ma tête
Prise dans les mâchoires de l'étau
Je voyais ma vie couronnée d'épines et d'arêtes
Dans ce miroir que me tendait ton eau.
J'ajustai timidement le bout de chair qui me servait de jupon
Les écailles cousues par tes soins, des paillettes au bout de ta main.
Tu avais maquillé mes yeux de poussière de paillasson,
De poudre blanche, la lisière de mes lèvres carmin.
Un soufflet d'accordéon m'envoya une bouffée d'air d'antan
Je m'époumonai à siffloter pour me tenir éveillée
Serrant les poings, détricotant le temps,
Passant entre mes ongles, une à une, chaque maille du filet.
Rodes et Chrissette
01 août 2009
été
L'été est bien là
Elle le voit bien cette fois
rien ne la fait fuir
le chant de la forêt
appel!
cascades des jarreaux
millevaches et bruyères
landes fraîches
vent du soir
matin au creux des pierres
blottie contre toi
grange et prière
aux blés mûrs
14 juin 2009
Le lilas
Le lilas
Regarder une branche se balancer dans le vent n'a l'air de rien, me direz-vous, et pourtant, ce doux balancement me laissera toujours sans voix. Les yeux écarquillés comme deux boulets de charbon, je contemple ce spectacle et soudain, le passé ressurgit. Bébé, ma mère me laissait des heures, seule dans mon berceau, sous le lilas. Je contemplais, guettais les mésanges. A travers le treillis de fleurs, le ciel pointillait mon front, de lumière et l'air frais teintait mes joues de rose, ce qui me valut longtemps le surnom de Petite Reine à croquer.
Le soleil dardait ses rayons printaniers sur mes bras dodus; je dormais profondément. Un pétale blanc vint chatouiller le bout de mon nez, puis deux, puis trois. Enfin, il finit par neiger des myriades de flocons parfumés, sur mon lit. Les branches dansaient, et moi, Chrissette, je disparaissais sous la couverture immaculée, un beau baptême au cœur du jardinet. Les merles témoins pépiaient joyeusement, un vrai chef d'œuvre de la nature !
L'arbre tortueux laissait paraître quelques lucarnes entre ses branches fleuries. Brusquement je m'échappai, agrippée aux ailes d'un oiseau noir, désertant ainsi mon berceau. Ma mère occupée qui dans la cuisine, qui à l'étage, qui sarclant la terre, accroupie derrière la petite haie de buis, ne pouvait ainsi remarquer mes escapades. Je m'envolai sans bruit.
Depuis le faîte du pigeonnier, je la vis s'éloigner, puis, chevauchant toujours mon ami l'oiseau, gagnai le haut du vignoble poétiquement nommé, le pied du Nez de Soultz. Pour ce faire moi, petite aventurière, je survolai les châtaigneraies, la clairière des bruyères.
De même, un matin d'été, je profitai de l'ouverture d'une porte donnant sur le jardin pour enfourcher mon nouveau tricycle et filer à travers les allées.. L'ombre du feuillage m'offrait son tendre abri. Il faisait chaud, très chaud. Finalement, je quittai ce refuge, poussant péniblement sur mes pédales. et brusquement, l'impensable se produisit. J'étais coincée dans un trou noir, profond.. Comment sortir de ce piège? Je me mis à hurler. Au loin les merles tournoyaient , et moi, je criai de plus belle !
Au bout de quelques instants, j'entendis prononcer mon nom, au loin, comme un écho parvenu de la montagne. Pourtant, je commençais à me sentir bien, dans cette grotte improvisée qui exhalait la magie de ces endroits restés longtemps inexplorés. Mon imaginaire vagabond dessinait d'invisibles monstres rampants et tentaculaires, prêts à m'entraîner et m'engloutir dans leurs gueules béantes. J'en oubliai même la terrible odeur qui régnait en ces lieux. Soudain je me vis héroïne d'un conte, le Diable aux cheveux d'or. Devenue fourmi, je soufflai à la grand-mère du Diable les énigmes à résoudre et repartis finalement avec les trois cheveux d'or.
Puis quelque chose agrippa ma tresse gauche. C'était le Morgan qui m'emportait sur son dos au fond des mers, loin de la foule et du bruit des villes ! Ou peut-être toi, le Korrigan qui me montrais le chemin vers l'antre de la vieille pieuvre et à qui j'allais dérober le peigne de nacre! Mais je préfère encore la main de mon Prince tournant dans mes cheveux comme des vrilles autour d'un pied de vigne, et saisissant le bout de mes doigts gantés. Non, finalement je serai une marionnette offrant son spectacle aux enfants émus !
Mais le songe prit fin.. J'aperçus, au-dessus de moi, la main de mon père tenant le manche d'un râteau. Toute la famille s'était jointe à lui. Ainsi, quatre paires d'yeux bleus scrutaient le fond de ma cachette. Tous se bouchaient le nez. Ouf, j'allais bientôt m'extirper de ce gouffre gluant ! Je compris alors que j'étais tombée dans la bouche d'égout. Une fois à l'air libre, on m'entraîna sous le lilas. Ma grand-mère remplit promptement l'arrosoir qui ferait office de douche de fortune . Je ne pouvais raisonnablement gagner la salle de bain que ma mère prenait un soin particulier à garder parfaitement propre. Mon doux rêve s'était mué en cauchemar. Oma* accrocha le broc à une branche du lilas et l'eau s'écoula sur moi. Quel bonheur.. et pourtant ! Oui, pourtant je riais au fond de moi car là-bas, dans ce trou noir et malodorant j'avais certainement vécu les moments les plus exaltants de ma courte vie. Mais l'eau faisait son œuvre et estompait peu à peu les dernières traces de ce rêve..
Plus tard, je fis du coin de lilas un lavoir pour le linge de mes poupées. J'y passais de longues heures faisant ruisseler l'eau claire entre mes petites mains, rinçant, essorant, replongeant les habits dans la bassin sans jamais me lasser. La petite lavandière s'en donnait à cœur-joie, les éclaboussures n'étant pas proscrites à l'extérieur de la maison.. Le savon glissait entre mes doigts, et je regardais, songeuse, les bulles se former. Une puis deux, puis trois. J'attendais la bulle unique, la plus grosse, la plus colorée, celle qui me surprendrait, m'emporterait loin d'ici dans son ventre rond. Elle finit par éclore. Dans les reflets de ses contours irisés, j'entrevis une porte et l'ouvris sans peine. Après avoir ôté mes sandales, par souci de propreté, j'avançai sur la pointe des pieds, appréciant la douceur soyeuse du tapis chatoyant qui couvrait le parquet. Sur ma droite, dans le salon, un piano attira mon attention. Je m'installai sur son tabouret et jouai quelques croches pour emplir le vide résonnant de cette pièce aux plafonds très hauts, aux tentures chaleureuses. Une bonne odeur de pain chaud chatouilla mes narines. Le carillon frappa les six coups du soir.
Il me fallait rentrer. Je laissai l'instrument et franchis une deuxième porte qui menait à la cuisine.. Deux femmes se tenaient là. Elles m'invitèrent à prendre place sur le banc de coin. Au milieu de la table trônait un coquetier et deux mouillettes. Mon estomac grondait.
« Mange! Me dit l'une d'entre elles. C'est l'œuf que tu as ramassé tout à l'heure !»
J'avalai sans réfléchir. Aujourd'hui encore, je me revois, trempant le pain dans le jaune en roulant des yeux.
« Tu as des yeux comme deux boulets de charbon! », me dit Maria, l'autre femme
J'étais connue pour être gourmande et ne pouvais le cacher. Le lait frais dessinait sous le nez une ravissante moustache.
« Délicieux ce lait, qu'on dirait du lait de la ferme ! » Dis-je.
« Mais oui, souviens-toi, c'est toi qui as trait la vache tout à l'heure! » Répondit Maria.
Alors je me levai et ouvris machinalement le placard. J'en sortis une boîte métallique. Curieusement, je savais ce qu'elle contenait, des gâteaux à l'anis! Comment le savais-je ? Mystère !. Des gâteaux à l'anis au cœur de l'été...de plus en plus étrange ! On sonna à la porte. Je me précipitai dans le couloir, et reconnus, derrière la vitre, la silhouette filiforme de mon frère aîné. Il était temps de partir mais pour aller où ? Je l'ignorais.. Le calendrier indiquait le mois de novembre. Nous étions donc en hiver, cela expliquait les gâteau à l'anis. Un dernier regard vers le salon. Tante G., c'est comme ça que je l'appelais, me tendit un manteau en velours rasé bleu et me dit :
« Ferme bien les boutons nacrés ! Ta mère s'est donnée du mal à coudre les boutonnières! Et n'oublie pas tes nouvelles chaussures laquées noires, celles que nous t'avons achetées cet après-midi! Ne raconte pas à tes parents que tu t'es perdue dans le magasin, sinon, tu n'auras plus le droit de venir ici ! »
Je regardai une dernière fois le grand portail noir en fer forgé. Il se referma sur nous. En m'éloignant, je saluai les arbres bicentenaires qui peuplaient le parc, autour du « château », première maison du village qui portait traditionnellement ce nom.
La fillette se faisant de plus en plus rare, le lilas pleurait, de ses feuilles, l'absence de sa fidèle compagne. Les jeudis ne voyaient à présent que vide et silence. Le vélo, recouvert d'un drap de poupée, était remisé près des pots de fleurs, au milieu des bocaux de haricots ou autres cerises. La bassine servait à présent d'abreuvoir pour les oiseaux.
« Oui, parlons-en des jeudis.! Disait l'arbre. Jadis j'entendais Chrissette hurler de joie, sortir de la maison en riant quand Tante G, la maîtresse des lieux, fermait son cabinet dentaire et consolait un patient à la joue enflée. Tôt le matin, la petite espiègle montait la garde et il n'était pas rare de la voir se faufiler sous le bureau pour assister aux séances de torture que subissaient les patients de Tante G ! »
Les allées du jardin étaient couvertes d'un épais tapis mordoré. Il eût bien fallu que la fillette vint nettoyer tout ceci. Mais elle préféra s'occuper du grand parc qui souffrait du même mal..
Dans ses bottes en caoutchouc et son ciré trop grand, elle arpentait les larges chemins du parc, munie d'un râteau et d'un panier en osier, y recueillant les feuilles mortes. Elle adorait traîner des pieds et faire ainsi chanter les feuilles sous son pas, et puis tant pis pour les chaussures sales ! En effet, chez Tante G., il était permis d'entrer les pieds crottés. Il suffisait de passer par la cave et le tour était joué. Hormis cette aspect pratique, l'aspect ludique n'était pas sans intérêt. Un grand placard abritait une collection impressionnante de chaussures de toutes tailles et de tous styles., un vrai royaume du déguisement pour la comédienne en herbe qu'elle était..
Certains soirs, avant la dégustation rituelle de l'œuf à la coque, alors que Tante G et Maria s'affairaient déjà dans la cuisine, elle détournait leur attention, les forçant à la contempler dans ses incroyables défilés de mode. Affublée de vieux atours et chaussée d'escarpins, elle descendait fièrement l'escalier sous le regard amusé de ses deux complices. Elle était heureuse, voilà, tout ! Les murs du château riaient. La maison respirait la joie de vivre! Elle emplissait ses poches de glands, de drôleries et de grimaces, en usant à sa guise pour le plaisir de tous.
Décembre battait son plein de préparatifs. Aux quelques gâteaux d'anis qui subsistaient, s'ajoutèrent des « Spritzbredalas », biscuits confectionnés à l'aide d'une seringue à l'embout étoilé. Les œufs frais, soigneusement ramassés par Chrissette tenaient une place de choix aux côté du beurre artisanal de baratte.
A la maison, sa mère lui récitait les poèmes de Noël traditionnels, «Von draus' vom Walde komm'ich her! », et «Das Christkind».
Dans le château, on avait installé un grand sapin aussi grand que les plafonds qui culminaient à plusieurs mètres. L'arbre était si haut qu'il nous fallut prendre un escabeau pour y installer la pointe. Je me souviens précisément des oiseaux soufflés en pâte de verre, à la queue panachée de soie...et au regard plus vrai que vrai...aussi vrai que les mésanges que je regardais, enfant...
A présent j'étais assez grande pour couper une tranche de gâteau mais pas assez pour qu'on me confiât un sécateur .Un sécateur ? Pour quoi faire ? Pour couper quelques branches de lilas.
« Très bonne idée , Maman ! Pour l'anniversaire de Tante G., ce serait parfait. J'en fais mon affaire ! »
Elle se précipita vers le lilas, arracha une branche, puis deux, puis trois. A chaque fois un jet d'étincelles scintilla puis s'éteignit.
Elle entoura le bouquet d'un ruban puis y glissa un dessin. Tous partirent à bord de la voiture. Ils étaient attendus pour le déjeuner. Le temps était exceptionnel, le ciel, au Nord, d'un bleu éclatant. Ils arrivèrent. La table était dressée sous le kiosque.
«Tiens , Tante G, c'est pour toi »
Elle lui tendit le bouquet
« Merci ma chérie » Répondit-elle
Le lilas prit place dans un magnifique vase en porcelaine. Il embaumait le salon, son parfum emplissait toute la maison, insaisissable, d'une teneur unique...sans doute pour dire à quel point la fillette lui avait manqué.
Au moment de prendre le café, Tante G ouvrit le dessin, et là, une myriade de papillons s'envola. Soudain, il neigea des pétales de lilas. Chaque membre de l'assistance en était entièrement couvert! La magie pouvait enfin opérer! La page du dessin était blanche! Chrissette riait aux éclats. Sa mère se leva, la prit dans ses bras et la regarda sans rien dire. Tout comme la page blanche, son cœur était à nouveau pur! Elle revit alors son bébé dormant sous une couverture de pétales. La boucle était bouclée, et le lilas mort pourrait renaître le printemps suivant.
* Oma signifie Mémé en langue allemande
Mars 2009
Christiane Kuhk
09 avril 2009
Te reverrai-je un jour?
Te reverrai-je un jour?
Ou comment les pensées virevoltent,
De l'amitié à l'amour des mots, il n'y a parfois qu'un pas.
Te reverrai-je un jour,
courir jusqu'à moi en haut de la colline,
avec ton chien à tes pieds
entre les raies de vignes,
m'asseoir à tes côtés,
sur un tronc affalé,
à regarder la voûte qui couvre nos âges,
à faire danser entre les dents une herbe folle,
une graminée...et souffler en duo
sur le corps des étamines,
et nous dire qu'un jour sans doute
la vie décidera.
Et puis la vie a décidé.
De te quitter, désormais tu cours dans les nuages.
Du ciel à la terre, les mots voyagent.
A nourrir mes idées d'ombres et de plumages,
de ventres de poupée,
de flots rouges
au bout de deux tresses d'une jeune fille en fleurs
courant dans les bois
dans sa jupette blanche les fils en fête,
d'un noeud de corde qui coulisse le long d'un vieux pommier,
d'un drap derrière deux planches en bois qui plisse,
nos mains en éveil , émues par les rires
au milieu de toutes ces paires d'yeux d'enfants des autres,
car en ce temps-là, je n'en avais pas.
Ce soir, j'ai le coeur en cavale, au sommet de cette petite montagne. La chapelle me chante des refrains de liberté, les tiens , des carnets de voyage au bout du monde, d'Afrique et de Guinée, des contes d'Outre-mer, de Grimm, des Morgans et du vide.
Sur terre les mots voyagent.
Christiane Kuhk
Février 2009
22 février 2009
Te reverrai-je un jour?
Te reverrai-je un jour?
Ou comment les pensées virevoltent,
De l'amitié à l'amour des mots, il n'y a parfois qu'un pas.
Te reverrai-je un jour,
courir jusqu'à moi en haut de la colline,
avec ton chien à tes pieds
entre les raies de vignes,
m'asseoir à tes côtés,
sur un tronc affalé,
à regarder la voûte qui couvre nos âges,
à faire danser entre les dents une herbe folle,
une graminée...et souffler en duo
sur le corps des étamines,
et nous dire qu'un jour sans doute
la vie décidera.
Et puis la vie a décidé.
De te quitter, désormais tu cours dans les nuages.
Du ciel à la terre, les mots voyagent.
A nourrir mes idées d'ombres et de plumages,
de ventres de poupée,
de flots rouges
au bout de deux tresses d'une jeune fille en fleurs
courant dans les bois
dans sa jupette blanche les fils en fête,
d'un noeud de corde qui coulisse le long d'un vieux pommier,
d'un drap derrière deux planches en bois qui plisse,
nos mains en éveil , émues par les rires
au milieu de toutes ces paires d'yeux d'enfants des autres,
car en ce temps-là, je n'en avais pas.
Ce soir, j'ai le coeur en cavale, au sommet de cette petite montagne.
La chapelle me chante des refrains de liberté, les tiens , des carnets de voyage au bout du monde, d'Afrique et de Guinée, des contes d'Outre-mer, de Grimm, des Morgans et du vide.
Sur terre les mots voyagent.
Christiane Kuhk
Février 2009
26 juin 2008
La valse des choses
Le souffle d'un vieil accordéon s'éteint, sa carcasse repose désormais dans un autre salon. La valse peut reprendre. Les talons claquent sur le parquet...Bas résillés et jupes virent dans le vent de l'été...
Demain nous irons pique-niquer au bord de l'étang et chanter la vie rêvée des grillons.
La couturière pleure sa machine désossée, les uniformes éclairent le ciel de leur médaillons de métal...Elle a servi, j'entends encore la pédale battre comme le sang contre les tempes des hommes au combat, et la courroie entraîner leurs soupirs siffler jusqu'au sommet des nuages...Les artifices tombent en pluie au coeur des draps de lin.
Le lit Napoléon geint sous la force de la masse,là où jadis mon père chuchotait des airs de poupée de lune in love. « Der Wind hat mir ein Lied erzählt... » Sans ma mère cette nuit-là, caché dans la haie de buis, à l'abri des regards..Elle seule a su voir...Le voir!
Un passant sourit à l'idée de plonger sa nuit dans les contes extraordinaires d'un autre siècle.
Au bout d'un crochet tinte un arrosoir en laiton, il versera de l'eau précieuse sur les chrysanthèmes et les bruyères.
Comment peut-on jeter des choses aussi belles...Me dit une femme étonnée...Elle tente de rassembler les morceaux d'une table demi-lune pour les recoller. Les choses en soi n'ont plus de valeur ou plus exactement ce qui compte vraiment c'est ce qu'on a en soi qui est irremplaçable...Je n'ai cessé de croire que le plus beau est ce qui ne se voit pas...Le dépouillement en soi.
Le vide est merveilleux!
Chrissette
Juin 2008






